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  • La société bourdieusienne fait fausse route ?

    Pierre Bourdieu reste, encore aujourd’hui, une figure tutélaire de la sociologie française. Son aura intellectuelle est telle que critiquer sa pensée ressemble parfois à un sacrilège académique. Pourtant, derrière la pertinence indéniable de ses constats se cache un projet de société qui mérite d’être questionné.

    Si Bourdieu a brillamment déconstruit les mythes de l’école républicaine, il a peut-être omis l’essentiel : à quoi sert-il de rendre l’accès aux sommets plus « équitable » si le sommet lui-même repose sur l’exploitation ? Voici pourquoi la société préconisée par Bourdieu me semble poser deux problèmes fondamentaux.

    L’héritage de Bourdieu : la fin de l’innocence scolaire

    Avant d’entamer la critique, il est nécessaire de rendre justice à l’apport colossal de Bourdieu. En 1964, avec la publication de Les Héritiers (coécrit avec Jean-Claude Passeron), il provoque une véritable onde de choc.

    À cette époque, la France vit une démocratisation de façade : l’école est devenue obligatoire jusqu’à 16 ans, et le discours libéral de gauche affirme que le succès ne dépend plus que de l’individu lui-même. Bourdieu brise cette croyance en démontrant deux points cruciaux :

    1. L’absence d’égalité réelle : Statistiquement, un fils d’ouvrier avait environ 1 % de chances d’accéder au supérieur, contre 60 % pour un fils de cadre. Naître dans le prolétariat signifiait avoir 60 fois moins de chances de réussir.
    2. Le poids des capitaux invisibles : L’inégalité n’est pas seulement financière (le capital économique). Elle est surtout culturelle. Bourdieu montre que le système scolaire valorise une culture, un langage et des codes qui sont naturellement transmis dans les familles aisées (le capital culturel), transformant un héritage social en un mérite individuel apparent.

    Problème n°1 : Le mirage d’une égalité possible et pertinente

    Le premier point de friction réside dans l’objectif même de Bourdieu. Dans la conclusion des Héritiers, il appelle à « neutraliser méthodiquement » les facteurs sociaux d’inégalité. Son idéal ? Une société où la proportion de fils d’ouvriers dans les grandes écoles serait identique à celle des ouvriers dans la population active.

    Pourtant, cette quête d’une égalité des chances parfaite entre les groupes sociaux est une impasse, pour deux raisons :

    1ère raison : L’impossible neutralisation des déterminants

    Même si nous parvenions à gommer totalement l’influence du milieu social, le curseur se déplacerait simplement vers d’autres facteurs. La réussite scolaire resterait liée aux capacités cognitives ou à la force de travail, qui ne sont pas réparties de manière égale entre les individus.

    2ème raison : L’inégalité entre individus vs l’inégalité entre groupes

    Bourdieu semble accepter l’injustice entre individus d’un même groupe (un fils d’ouvrier plus « doué » qu’un autre) pourvu que la moyenne des groupes soit égale. En cherchant à « sauver » l’égalité des chances par des réformes pédagogiques, il propose finalement une société qui dissimule mieux ses mécanismes d’exclusion. En somme, il cherche à rendre la compétition plus « propre », sans questionner la légitimité de la compétition elle-même.

    Problème n°2 : L’égalité des chances de devenir exploiteur

    C’est ici que se situe le cœur de ma critique. En focalisant le débat sur l’accès aux grandes écoles (ENS, Polytechnique…), Bourdieu valide implicitement la structure actuelle du succès.

    L’école comme écran de fumée

    Le véritable problème n’est pas que l’école soit injuste, c’est que l’économie l’est. Aujourd’hui, certaines positions sociales permettent de percevoir des revenus démesurés par rapport à l’effort fourni. C’est le propre du système libéral : permettre à une minorité de capter une richesse produite par le travail d’autrui.

    Ma critique est simple : La société que préconise Bourdieu est une société qui cherche à rendre la position d’exploiteur accessible à tous.

    Inverser la perspective

    Est-ce que la société serait réellement « meilleure » si les fils d’ouvriers devenaient les exploitants des fils de cadres ? Je ne le pense pas.

    • Le problème n’est pas l’école, c’est l’existence de positions économiques dominantes.
    • Le problème n’est pas que l’enfant d’une famille aisée réussisse mieux que son camarade d’une famille modeste, c’est plutôt que cette réussite scolaire lui donne le droit de jouir d’une richesse démesurée pour un effort utile moindre.

    En s’attaquant à l’organisation de l’école plutôt qu’à l’organisation de l’économie, la sociologie bourdieusienne masque la racine du mal.

    Conclusion : Renoncer à l’égalité des chances et réformer l’économie

    Pierre Bourdieu a eu l’immense mérite de prouver que l’égalité des chances à l’école était un mensonge. Mais son erreur fut de croire qu’il fallait rendre ce mensonge « vrai ».

    Le véritable défi de justice sociale ne consiste pas à s’assurer que tout le monde ait les mêmes chances de gagner un concours pour exploiter son prochain. Il consiste à faire en sorte que, quel que soit votre parcours scolaire ou vos capacités cognitives, votre effort soit rémunéré à sa juste valeur, lorsqu’il est utile à société.

    Pour l’essentiel, s’il est vrai que l’égalité des chances n’existe pas, elle ne constitue pas non plus un objectif souhaitable puisqu’elle ne serait qu’une manière de camoufler le caractère fondamentalement inégalitaire de l’économie actuelle.

  • De quoi sommes-nous les propriétaires légitimes ?

    Pour la pensée libérale, la réponse semble évidente : un individu est propriétaire des revenus générés par la vente de ce qu’il a produit.

    Que l’on défende ce droit de manière absolue (Léon Walras) ou qu’on le conditionne à l’efficacité du marché (Gregory Mankiw), le dogme reste le même : la récompense devrait s’aligner sur la valeur créée (Friedrich Hayek).

    Le drame de notre époque est que ce dogme n’est quasiment jamais remis en question, même par les adversaires déclarés du libéralisme.

    Regardons de plus près :

    Les socialistes acceptent cette conception libérale, à l’exception du financement des services publics pour lequel ils revendiquent un impôt progressif.

    Les communistes, s’ils rejettent la propriété privée des moyens de production, ne contestent pas l’idée fondamentale que le producteur serait le légitime propriétaire de la valeur qu’il a créée.

    Les solidaristes valident également cette assertion, tant que les inégalités restent contenues.

    En résumé, le spectre politique actuel se déchire sur des nuances et des exceptions, mais pas sur la propriété libérale, c’est-à-dire l’idée que la légitimité vient de la valeur produite (l’utilité apportée aux autres).

    La théorie post-libérale pose une question différente : et si la propriété légitime ne devait pas dépendre de la valeur marchande créée, mais du travail utile enduré ? Il s’agirait alors de récompenser l’effort utile, pas le résultat seul.

    Le raisonnement repose sur l’efficacité. Si l’intérêt général est de maximiser le bien-être moyen à long terme, les règles sociales — notamment le droit de propriété — devraient optimiser les incitations à générer du bien-être.

    Or, bien que cela puisse sembler contre-intuitif, inciter à engendrer de l’utilité1 ne nécessite pas de récompenser les individus à hauteur de l’utilité qu’ils ont causée, mais plutôt à hauteur du travail utile2. En effet, si un comportement cause de l’utilité sans travail, cela signifie qu’il ne nécessite pas de récompense pour perdurer.

    En considérant que les individus sont légitimes propriétaires des revenus générés par la vente de ce qu’ils produisent dans un marché libre, la propriété libérale conduit à récompenser l’utilité marginale (théorie de l’équilibre général) qui est une approximation de l’utilité que les producteurs génèrent.

    Il en résulte que la propriété privée libérale n’est pas légitime en ce sens qu’elle n’optimise que partiellement les incitations à engendrer de l’utilité. Elle rémunère le résultat (l’utilité marginale) plutôt que la seule chose qui mérite incitation : la contribution en travail utile.

    Notre conclusion : les individus sont légitimes propriétaires de revenus proportionnels à leur contribution en travail utile.

    1. c’est-à-dire le bien-être de la consommation. ↩︎
    2. c’est-à-dire l’effort de production qui génère une satisfaction supérieure dans la consommation. ↩︎
  • Qu’est-ce que l’intérêt général ?

    Toutes les politiques sont supposées répondre à l’intérêt général. Toutefois, sa définition est en proie à la partialité de ceux qui la font. Comment pouvons-nous être certains que l’intérêt général n’est pas détourné par les intérêts privés de ceux qui agissent en son nom ?

    Pour éviter cet écueil, John Rawls1 préconise le raisonnement sous voile d’ignorance.

    Cette expérience de pensée consiste à faire abstraction de soi, en ignorant toutes ses caractéristiques personnelles : sa position sociale, son âge, son sexe, sa nationalité… Il s’agit de s’imaginer avant la loterie de la naissance, sans savoir dans quel corps nous allons nous incarner. 

    Dans cette hypothèse, nous serions tous incités à militer pour un système qui favorise l’intérêt général plutôt que nos intérêts particuliers. C’est pourquoi le voile d’ignorance apparaît nécessaire à la connaissance de ce qui est « bon » pour la société. 

    Bien que cette méthode ait pu faire consensus, les conclusions qui en découlent restent controversées. L’éthique utilitariste postule la maximisation immédiate du bien moyen, l’éthique rawlsienne privilégie le sort des plus démunis, tandis que l’éthique libérale tend vers le respect de l’unanimité. Ces divergences résultent d’hypothèses distinctes quant au rapport au risque.

    La démarche de Rawls semble aussi saine qu’indispensable. Cependant, le voile d’ignorance rawlsien présente un inconvénient majeur : l’ignorance de son époque d’incarnation est incomplète. 

    Il est vrai que Rawls avait précisé que le voile d’ignorance implique de ne pas connaître la génération à laquelle on appartient, afin d’éviter une augmentation éphémère du bien-être moyen actuel, au détriment de l’avenir. Cela visait notamment à prévenir l’épuisement des ressources terrestres par notre génération, au détriment des générations futures. 

    Toutefois, il n’interdisait pas que la répartition du bien-être moyen d’une époque donnée porte préjudice au bien-être moyen d’une époque ultérieure. Ainsi, il n’empêchait pas qu’une répartition, unanime ou égalitariste, soit défavorable aux générations suivantes. 

    Pour cette raison, le voile d’ignorance rawlsien n’est pas pleinement associé à un voile d’ignorance temporel. Corrigeons cette lacune en ajoutant une dimension temporelle au voile d’ignorance, et observons si les déductions sont bouleversées.

    Avec ce double voile d’ignorance, l’accent se déplace de l’individu dans son époque vers le bien-être des générations futures. L’efficacité de la répartition des récompenses au fil des générations devient cruciale. Dans ce contexte, une répartition égalitariste pourrait compromettre le bien-être futur. 

    C’est pourquoi, sous double voile d’ignorance, la méritocratie est préférée à l’égalité. Alors que le financement des « surfeurs de Malibu »2 était envisageable, il devient incohérent de ce contexte. 

    Ainsi, les conclusions des éthiques rawlsienne et utilitariste sont bouleversées. Là où le voile d’ignorance favorisait l’égalité, le double voile d’ignorance encourage la reconnaissance du mérite. Il s’agit de récompenser uniquement lorsque les faveurs contribuent à optimiser les incitations. 

    L’existence d’une méritocratie libérale — qui récompense l’utilité marginale que les individus engendrent — pourrait laisser penser que l’éthique libérale est compatible avec le double voile d’ignorance. Cependant, l’optimisation des incitations suppose plutôt de récompenser l’effort utile.

    Par conséquent, le double voile d’ignorance rejette la méritocratie libérale. L’unanimité n’est plus justifiable car chercher à ne léser personne aujourd’hui reviendrait à accepter de léser tout le monde demain. Les conclusions de l’éthique libérale sont également renversées. 

    Ainsi, le mérite post-libéral que nous préconisons diffère du mérite libéral en ce que le premier récompense l’effort utile alors que le second récompense l’utilité causée. En quelque sorte, l’éthique libérale se projette partiellement dans l’avenir alors que l’éthique post-libérale s’y projette entièrement.

    En fin de compte, le double voile d’ignorance permet de comprendre que l’intérêt général ne relève ni de l’unanimité, ni d’un égalitarisme à courte vue. Il relève de la maximisation pérenne du bien-être moyen. Sa répartition n’étant pas sans effet sur ce dessein, une méritocratie qui récompense l’effort utile est nécessaire pour optimiser les incitations. 

    Si les utilitaristes ont raison d’insister sur le lien entre intérêt général et bien-être collectif, ils n’accordent guère d’importance à la méritocratie. Pourtant, c’est seulement ce type de répartition qui peut maximiser le bonheur à l’échelle de l’histoire plutôt qu’à l’échelle d’une époque. La méritocratie incite les hommes à créer du bien-être pour autrui. C’est pour cela qu’elle permet d’accroître le bien-être à long terme.

    Tant les libéraux que les égalitaristes s’égarent dans la définition de l’intérêt général. Les premiers se bornent au respect inconditionnel de l’unanimité, tandis que les seconds ne perçoivent pas que l’égalitarisme, en s’opposant à la méritocratie, peut nuire au bien commun.

    Notre conclusion est que l’intérêt général c’est la maximisation du bien-être moyen de ceux qui sont nés mais surtout de ceux qui vont naître.

    1. A theory of justice, 1971 ↩︎
    2. La « controverse des surfeurs de Malibu » est née en 1987, lorsque le philosophe belge Philippe Van Parijs a avancé qu’un revenu universel – bénéficiant à tous, y compris à ceux qui n’apporte rien à la société – était la conséquence logique de l’éthique rawlsienne. ↩︎