Qu’est-ce que l’intérêt général ?

Toutes les politiques sont supposées répondre à l’intérêt général. Toutefois, sa définition est en proie à la partialité de ceux qui la font. Comment pouvons-nous être certains que l’intérêt général n’est pas détourné par les intérêts privés de ceux qui agissent en son nom ?

Pour éviter cet écueil, John Rawls1 préconise le raisonnement sous voile d’ignorance.

Cette expérience de pensée consiste à faire abstraction de soi, en ignorant toutes ses caractéristiques personnelles : sa position sociale, son âge, son sexe, sa nationalité… Il s’agit de s’imaginer avant la loterie de la naissance, sans savoir dans quel corps nous allons nous incarner. 

Dans cette hypothèse, nous serions tous incités à militer pour un système qui favorise l’intérêt général plutôt que nos intérêts particuliers. C’est pourquoi le voile d’ignorance apparaît nécessaire à la connaissance de ce qui est « bon » pour la société. 

Bien que cette méthode ait pu faire consensus, les conclusions qui en découlent restent controversées. L’éthique utilitariste postule la maximisation immédiate du bien moyen, l’éthique rawlsienne privilégie le sort des plus démunis, tandis que l’éthique libérale tend vers le respect de l’unanimité. Ces divergences résultent d’hypothèses distinctes quant au rapport au risque.

La démarche de Rawls semble aussi saine qu’indispensable. Cependant, le voile d’ignorance rawlsien présente un inconvénient majeur : l’ignorance de son époque d’incarnation est incomplète. 

Il est vrai que Rawls avait précisé que le voile d’ignorance implique de ne pas connaître la génération à laquelle on appartient, afin d’éviter une augmentation éphémère du bien-être moyen actuel, au détriment de l’avenir. Cela visait notamment à prévenir l’épuisement des ressources terrestres par notre génération, au détriment des générations futures. 

Toutefois, il n’interdisait pas que la répartition du bien-être moyen d’une époque donnée porte préjudice au bien-être moyen d’une époque ultérieure. Ainsi, il n’empêchait pas qu’une répartition, unanime ou égalitariste, soit défavorable aux générations suivantes. 

Pour cette raison, le voile d’ignorance rawlsien n’est pas pleinement associé à un voile d’ignorance temporel. Corrigeons cette lacune en ajoutant une dimension temporelle au voile d’ignorance, et observons si les déductions sont bouleversées.

Avec ce double voile d’ignorance, l’accent se déplace de l’individu dans son époque vers le bien-être des générations futures. L’efficacité de la répartition des récompenses au fil des générations devient cruciale. Dans ce contexte, une répartition égalitariste pourrait compromettre le bien-être futur. 

C’est pourquoi, sous double voile d’ignorance, la méritocratie est préférée à l’égalité. Alors que le financement des « surfeurs de Malibu »2 était envisageable, il devient incohérent de ce contexte. 

Ainsi, les conclusions des éthiques rawlsienne et utilitariste sont bouleversées. Là où le voile d’ignorance favorisait l’égalité, le double voile d’ignorance encourage la reconnaissance du mérite. Il s’agit de récompenser uniquement lorsque les faveurs contribuent à optimiser les incitations. 

L’existence d’une méritocratie libérale — qui récompense l’utilité marginale que les individus engendrent — pourrait laisser penser que l’éthique libérale est compatible avec le double voile d’ignorance. Cependant, l’optimisation des incitations suppose plutôt de récompenser l’effort utile.

Par conséquent, le double voile d’ignorance rejette la méritocratie libérale. L’unanimité n’est plus justifiable car chercher à ne léser personne aujourd’hui reviendrait à accepter de léser tout le monde demain. Les conclusions de l’éthique libérale sont également renversées. 

Ainsi, le mérite post-libéral que nous préconisons diffère du mérite libéral en ce que le premier récompense l’effort utile alors que le second récompense l’utilité causée. En quelque sorte, l’éthique libérale se projette partiellement dans l’avenir alors que l’éthique post-libérale s’y projette entièrement.

En fin de compte, le double voile d’ignorance permet de comprendre que l’intérêt général ne relève ni de l’unanimité, ni d’un égalitarisme à courte vue. Il relève de la maximisation pérenne du bien-être moyen. Sa répartition n’étant pas sans effet sur ce dessein, une méritocratie qui récompense l’effort utile est nécessaire pour optimiser les incitations. 

Si les utilitaristes ont raison d’insister sur le lien entre intérêt général et bien-être collectif, ils n’accordent guère d’importance à la méritocratie. Pourtant, c’est seulement ce type de répartition qui peut maximiser le bonheur à l’échelle de l’histoire plutôt qu’à l’échelle d’une époque. La méritocratie incite les hommes à créer du bien-être pour autrui. C’est pour cela qu’elle permet d’accroître le bien-être à long terme.

Tant les libéraux que les égalitaristes s’égarent dans la définition de l’intérêt général. Les premiers se bornent au respect inconditionnel de l’unanimité, tandis que les seconds ne perçoivent pas que l’égalitarisme, en s’opposant à la méritocratie, peut nuire au bien commun.

Notre conclusion est que l’intérêt général c’est la maximisation du bien-être moyen de ceux qui sont nés mais surtout de ceux qui vont naître.

  1. A theory of justice, 1971 ↩︎
  2. La « controverse des surfeurs de Malibu » est née en 1987, lorsque le philosophe belge Philippe Van Parijs a avancé qu’un revenu universel – bénéficiant à tous, y compris à ceux qui n’apporte rien à la société – était la conséquence logique de l’éthique rawlsienne. ↩︎

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